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Mengpei Liu, sa vie de paysage

Hiver 2018
La Défense II, 2017
La Défense II, 2017
Or c’est là que ce donne à vivre un paysage : le paysage est du « pays » qui, en se singularisant, exprime (rend sensible) ce qu’est effectivement « exister » (dans son unicité).
François Jullien, Vivre de paysage ou L’impensé de la Raison

S’ATTAQUER
à la masse, sa volumineuse densité,
à l’étalement de l’espace, sa fuite dans la distance,
à l’illimité de lieux dépeuplés
et leur silence –

l’immobilité pulsative des villes, des eaux et des montagnes retient l’emprunte du vent et des embruns, se laisse strier d’une lumière qui, tel un éventail, déplie ses dégradés colorés –

Mengpei Liu vit de paysages.

Vercors, 2016
Vercors, 2016

Seul le cadrage de ses larges toiles indique sa présence ténue, l’être-là d’une regardeuse attentive qui dissout son regard dans des environnements en excès. Grands espaces urbains ou naturels, elle embrasse un tout illimitable, qui surpasse le cadre. Ses paysages ne se laisse pas totalement enclore. La jeune peintre s’offre aux milieux contemplés qui l’accaparent afin qu’en retour le paysage s’absorbe en son regard jusqu’à s’y déployer. Et s’évasant à l’intérieur de son œil émerveillé, pousse pour prendre forme affective. Monts, vallées, champs et jardins, étendues de mer ou extérieurs urbains émergent ainsi par absorption, soit par une dynamique picturale qui aménage un interface sensible : l’entre qui relie la peintre à ce qu’elle contemple. Découpant son cadre-cache, Mengpei Liu peint le regarder qui « donne à s’immiscer dans la relation des choses, immerge dans leur réseau d’oppositions-corrélations qui mettent en tension » (F. Jullien 38).

La Rizière, 2017
La Rizière, 2017

Voilà ce que donnent à vivre ses paysages : un effet, une intensité, d’intenses impressions. Ils nous marquent de leur sceau au plus profond. La sublime magnitude des masses assemblées étreint des champs de forces au magnétisme qui excède la Raison. A la fois brute et fluide, les toiles donnent à voir une physicalité limpide, une réalité géologique, quasi tectonique, tour à tour minérale, boueuse, végétale ou architecturée. Villes, campagnes et bords de mer se confondent. Ils exposent des énergies en tension. Entre le haut et le bas, le proche et le lointain, entre chaque côté, les ensembles décomposés en camaïeux de teintes fraîches – car même la palette de rouges, jaunes et orangés peine à réchauffer les atmosphères feutrées – étalent leur charme auratique. Ils s’offrent dans leur concrétude au moment même où ils se défont sous nos yeux.

La Nuit, 2016-17
La Nuit, 2016-17

Il y a quelque chose de paradoxalement dilué dans ces milieux paysagers, quelque chose d’avant la forme constituée : des écoulements laiteux de pluie, le flou de couleurs délavées, l’irradiation puissante de teintes saturées, des étendues dissoutes dans la distance ; des flux étales et vibratiles dont la cohérence naît du geste qui trace. Le tranchant des larges coups de pinceaux, leurs marques d’huile accouplées, agglutinées font paysage. Entre le formé et l’informe, on assiste à l’engendrement pictural de milieux à investir.

Pluie, 2015
Pluie, 2015

La peinture de Mengpei Liu s’épanouit à la charnière entre un classicisme impressionniste (on pense à Monet ou Cézanne), le sublime de l’expressionnisme abstrait (on pense à Rothko ou Newman, à Howard Hodgkins aussi) et la tradition chinoise du shanshui. Sans céder au pittoresque, ses paysages s’agencent en des puzzles singuliers. Aucun objet n’est jamais véritablement singularisé – à peine un arbre, un toit, un sommet, la ligne irrégulière d’une côte figurent ici ou là, pris dans le rythme de régularités. Chaque élément, marqué par une couleur ou souligné à l’encre de chine, à la fois se distingue et se noie dans le tout. Bâtiments, hauteurs, rizières et rivages déploient leurs axes étirés, véritables pans qui jouent sur une verticalité et une horizontalité incommensurables, dans l’espace et le temps. À mesure que la contemplation s’étend dans l’ample plénitude, se dessine, dans la texture stratifiée, une infinie profondeur de champ.

Paysages déserts.
Paysages extérieurs vides.
Formes immuables de ce qui change,
là-même où l’être s’épanouit.
Là où il existe.

Les Baux de provence, 2018
Les Baux de provence, 2018

Dans l’étagement des espaces, les couches se déplient jusqu’aux confins de la toile. Le lointain, créant de l’échappée, invite au dépassement. Des chemins se tracent dans le désert des paysages offerts : le regard se promène, modelant le pays. A notre tour de nous laisser absorber, dissoudre, éparpiller entre montagnes et eaux, vent et lumière.