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L’autoportrait photographique américain (1839-1939)

A propos de : Marie Cordié-Lévy, L’autoportrait photographique américain (1839-1939), mare & martin
Caliban No 53, 2015

A la suite du travail de François Brunet [1], Marie Cordié-Lévy part du principe qu’aux États-Unis la photographie est une "force imageante" (40) qui témoigne et participe d’une construction identitaire collective et qui, à la fois écrin et écran, donne à voir les rebonds chaotiques de l’histoire américaine ainsi que les multiples facettes de son identité plurielle, que celle-ci soit intime, sociale, esthétique ou politique. Pour se faire, elle s’attache à tirer de l’obscurité et à examiner une pratique fréquente mais souvent reléguée dans l’oubli, celle de l’autoportrait qui, selon elle, pâtit d’un "déni de reconnaissance" (39). Son court mais dense essai déploie en une large vision panoramique un siècle de production autoportraitiste, depuis les origines du "dessin photogénique" comme l’appelait Henry Fox Talbot [2], jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.

M. Cordié-Lévy articule une trentaine d’autoportraits en un accordéon dépliant une chronologie souple en six volets scandés de micro-analyses détaillées. Elle nous offre ainsi une véritable galerie de portraits, une sorte d’encyclopédie illustrée miniature où l’on circule aisément au gré de jalons historiques (daguerréotypie, tournant et début du XXe siècle) et thématiques (guerre, condition noire, féminisme, formes esthétiques) sous-tendus par une taxinomie héritée de la tradition picturale sur laquelle elle revient en introduction (autoportraits délégué, latéral, central, anamorphique, métonymique double et en ombre). A cela s’ajoute que, soucieuse de replacer chaque artiste dans son contexte personnel et culturel, l’auteure établit régulièrement des liens avec la vie des photographes présentés ainsi qu’avec les traditions littéraire et philosophique qui leur étaient contemporaines. En résultent des interprétations surprenantes, parfois éclairantes, d’autres fois déconcertantes voire peu convaincantes, mais toujours liées au propos de fond de manière cohérente. Synthèses efficaces qui se lisent sans peine, les analyses ne manqueront pas de piquer la curiosité des lecteurs et de les inciter à en savoir plus avant sur l’art de l’autoportrait et des photographes qui le pratique.

Que l’autoportrait représente l’homme commun et familier dans son humble nudité (donner à l’intériorité une extériorité), un témoin engagé en prise avec les enjeux socio-politiques de sa jeune Nation (Guerre de Sécession, expéditions à l’Ouest), des individus explorant diverses formes d’altérité (indianité, les causes noires et féministes) ou d’autres qui questionnent l’identité par l’affirmation d’un moi performatif, celui-ci met en place au fil des ans un véritable langage qui dévoile un nouveau paysage sensible de l’Amérique, une société fragile et en formation, un pays clivé qui rêve pourtant d’égalité. En effet, la quête autoportraitiste telle qu’analysée par Marie Cordié-Lévy s’avère intrinsèquement liée aux différents rêves américains, elle advient entre fantasme et vérité, rêve et réalité. Image après image, l’auteure déchiffre la construction d’une identité américaine mouvante, polymorphe, parfois fantasmée, mais toujours en recherche, tournée vers l’avenir. C’est là le succès de son essai : imager l’américanité de 1839 à 1939 à travers des portraits sensibles qui chaque fois jouent le jeu/Je de masques de leurs personnalités variées. On retiendra particulièrement les éclairages portés sur l’ineffable magie des œuvres de Robert Cornelius et Albert Southworth, le combat courageux et les stratégies lucides de Frederick Douglass, la sauvage mise à nue d’Anne Brigman ou les explorations modernistes d’Alfred Stieglitz. Il est dommage que ces riches analyses soient parfois desservies par un français quelque peu maladroit.

Notes

[11 François Brunet, L’Amérique des images. Histoire et culture visuelle des États-Unis, Paris : Hazan, 2013 ; L’héritage de Daguerre en Amérique, Paris : Mare & Martin, 2013.

[22 Henry Fox Talbot, The Pencil of Nature, Chicago : KWS Publishers/National Media Museum, 2011.