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Relire le Rire de la Méduse

Les Jaseuses

Compte-rendu du club de lecture des Jaseuses qui s’est tenu sur Zoom le mercredi 17 février 2021. Nous étions plus de vingt à nous retrouver pour discuter du texte iconique qu’Hélène Cixous a publié dans la revue L’Arc consacré à Simone de Beauvoir et la lutte des femmes.

Je souhaite rendre disponible, donc accessible, la courte présentation que j’ai faite avant que la discussion ne s’amorce. Celle-ci ébauche des pistes de réflexions et rend compte d’un travail en cours. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des remarques ou des questions à m’adressez.

DÉTOUR : ME PRÉSENTER

Je suis chercheuse en littérature britannique, j’ai fait une thèse sur Virginia Woolf et ses rapports intermédiaux à la photographie et au cinéma, et je travaille actuellement sur un corpus de textes britanniques hyper contemporains (publiés en 2016 et 2018), une littérature féministe, des écritures « au féminin », qui me semblent explorer un féminisme incarné.

Les cinq autrices qui m’occupent – Olivia Laing, Jessie Greengrass, Hannah Sullivan, Eimear McBride et Sophie Collins – écrivent pour comprendre et faire connaître, pour mettre en scène et interroger des moments charnières, historiques, de la vie des femmes : la sortie de l’adolescence (topos de la jeune fille), la maternité, la sexualité, la vie de couple hétérosexuelle (ses limites et ses possibles), et les discriminations de genre. Toutes parlent du féminin en le sortant de l’hétéronormativité, j’y reviendrai.
Toutes mettent le corps maternel, sexuel, queer – un corps désirant et toujours pensant – au centre d’une littérature ambitieuse, hybride et expérimentale. Elles ont l’audace de dévoiler leurs sextes, pour reprendre le mot de Cixous.
Il me semble qu’elles ont l’audace de faire fleurir la puissance heuristique de la littérature depuis l’incarnation sexuée et ses fictions politiques (rejoignant en cela le tournant génital du féminisme dont parle Camille Froidevaux-Metterie et ses multiples revendication corporelles) et en cela elles visent à l’émancipation des subjectivités, ainsi qu’à la fabrication de nouvelles libertés à la fois existentielles et littéraires. Elles visent l’aventure plutôt que le destin.

De la féminité les femmes ont presque tout à écrire : de leur sexualité, c’est-à-dire de l’infinie et mobile complexité, de leur érotisation, des ignitions fulgurantes de telle infime-immense région de leurs corps, non du destin, mais de l’aventure de telle pulsion, voyages, traversées, cheminements, brusques et lents éveils, découvertes d’une zone naguère timide tout à l’heure surgissante. Le corps de la femme aux mille et un foyers d’ardeur, quand elle laissera – fracassant les jougs et censures – articuler le foisonnement des significations qui en tous sens le parcourt, c’est de bien plus d’une langue qu’il va faire retentir la vielle langue maternelle à un seul sillon. (Cixous 2010, 55)

C’est tout ça qui me ramène à Cixous, à sa Méduse, à son irrévérence et à son rire.
C’est la littérature contemporaine qui la convoque et la rappelle.

REVENIR AU TEXTE

Le Rire me semble opérationnel à la fois pour l’analyse littéraire et pour l’écriture critique. Il dit quelque chose de l’écriture littéraire au féminin, qui refuse l’écriture patriarcale (dite masculine), phallogocentrée et répressive. Il dit aussi quelque chose de l’écriture critique ou théorique (Cixous est universitaire avant d’être écrivaine) dans un contexte académique normé qui pratique aussi cette écriture patriarcale.
Pour Cixous, l’écriture est la possibilité même du changement. Son but est de faire rupture par l’écrit. De faire passer quelque chose d’hétérogène à la tradition à la fois littéraire et critique. Pour elle, écrire n’est jamais neutre : le geste d’écriture, le texte sont sexués. La grande question qu’elle pose est la suivante : « J’écris-femme. Quelle différence ? » (Entre l’écriture).
Avec cette question, elle fait le lien entre l’être-femme, l’existence féminine (thématique beauvoirienne s’il en est) et l’écriture ; un lien qui dessine un mouvement, une torsion, quelque chose qui twist. La Méduse est queer et inassignable. Elle fuit les assignations et les déterminations sociales.

Qui sont les femmes-méduses du texte ? On passe sans cesse d’un pronom à l’autre : je tu elle. Cixous décline un féminin pluriel. Et puis il y a
Les survivantes, les arrivantes, les insurgées
Les sorcières et les fées
Les souveraines, les orageuses et les désordonnantes.
L’autrice s’attache à un féminin qui fait désordre. Elle revendique une impossible assignation, refuse l’étiquetage normé. Le féminin chez elle trouble et fait trembler les constructions normatives. Les femmes dont parle Cixous sont en mouvement. Leur trajectoire est celle du vol, propulsée par une énergie sexué créatrice et transformatrice – éruptive, volcanique, subversive.
Cixous développe une pensée et une parole collective à visée émancipatrice. Elle le formule comme suit en 1972 : « La féministe est un je qui se dit nous et qui le vit. Nouveau discours, nouvelle écoute : rendons-nous le souffle ! » Et l’écriture doit participer de cette émancipation, de la construction d’un à-venir, comme elle le formule clairement dans le premier paragraphe du Rire.

Je parlerai de l’écriture féminine : de ce qu’elle fera. Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elle l’ont été de leurs corps ; pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette au texte – comme au monde, et à l’histoire –, de son propre mouvement. (Cixous 2010, 37)

Écrire s’envisage comme un auto-engendrement qui court-circuite tout lien à la paternité – une thématique qu’Emilie Notéris explore également dans Alma matériau (Paraguay 2020).

Tout sera changé, lorsque la femme donnera la femme à l’autre femme. En elle, latente, toujours prête, il y a source ; et lieu pour l’autre. La mère aussi est une métaphore : il faut, il suffit qu’à la femme soit donné par une autre le meilleur d’elle-même pour que la femme puisse s’aimer et rendre en amour le corps qui lui est “né”. (Ibid, 48)

Le Rire est un appel à faire corps-collectif, à convoquer ses mères et ses sœurs biologiques comme symboliques. Pour s’aimer, revaloriser l’image du féminin et saper ainsi l’idéologie phallocentrique, hétéropatriarcale.
C’est un appel à l’écriture qui implique une réflexion sur le langage et un travail sur la langue en lien avec une réflexion politique plus large. Cixous analyse la violence infligée aux femmes par les discours mythiques, littéraires, psychanalytiques et philosophiques. Elle en appelle à s’échapper, à s’envoler, à (s’en) sortir par le langage. D’où ses fameuses « Sorties » publiées dans La Jeune née en 1975.
Par contre, elle s’est toujours refusée à définir l’écriture féminine, afin d’éviter de la figer, de la naturaliser, de l’essentialiser.

Impossible de définir une pratique féminine de l’écriture, d’une impossibilité qui se maintiendra car on ne pourra jamais théoriser cette pratique, l’enfermer, la coder, ce qui ne signifie pas qu’elle n’existe pas. (Ibid, 50)

ÉLIRE LE FÉMININ

Le Rire fait lien entre corps et écriture, sexualité et textualité. Il envisage d’aménager une territorialité corporelle et textuelle sans bords, des contrée sans limites, et de faire valoir le débordement et le désordre pour parer au féminin refoulé, ignoré ou effacé, aux corps confisqués, brutalisés ou mutilés. Il s’agit pour Cixous d’inscrire une énergie libidinale dans la langue et dans l’histoire. Ce qui constitue à la fois une lutte et une libération.
Dans « Contes de la différence sexuelle » (1994), elle parle de l’assignation à la « différence-femme », qui est à la fois un avertissement-asservissement et un mystère de l’ordre de la chair ; une assignation liée au primat du Phallus. Et Cixous de pluraliser cette différence, de la tordre pour la décliner au pluriel. La différence devient alors un « bouquet de différences nouvelles » (La Jeune née).
Elle la renomme « DS » : celle qui passe, qui n’établit pas d’oppositions, contrairement au différentialisme qui pose l’opposition sexuelle. Pour Cixous, la DS est un mouvement, un « milieu » entre deux personnes (Photos de Racines). Pour le dire avec Catherine Malabou, la différence est une dissémination, une place vide et multiple de l’entre-genres, un échangeur (Changer de différence).
Ainsi, élire le féminin, écrire le féminin, dans sa différence plurielle, c’est faire valoir nos innombrables identification intérieures, refuser les positions fixes. Elire le féminin pluriel c’est écrire les différences inscrites dans le rapport (à soi, aux autres comme au monde). Des différences qui passent, s’échappent, se donnent et s’échangent, qui se métamorphosent entre nous.

La différence opère toujours entre nous comme une (im)possibilité de ressemblance. Les différences qui composent “la différence” je les remarque dans l’échange des ressemblances. D’ailleurs elle est dans l’échange. D’ailleurs elle passe – sans s’arrêter – de l’un à lautre. Et elle vit des deux. Elle est notre résultante incalculable. (Cixous 1994, 54)

La différence sexuelle dont parle Cixous n’a rien d’essentialisante. Face à la monosexualité phallique, elle propose une bisexualité « en transes », une « autre bisexualité ».

Admettre qu’écrire c’est justement travailler (dans) l’entre, interroger le procès du même et de l’autre sans lequel rien ne vit, défaire le travail de la mort, c’est d’abord vouloir le deux, et les deux, l’ensemble de l’un et l’autre non pas figés dans des séquences de lutte et d’expulsion ou autre mise à mort, mais dynamisés à l’infini par un incessant échangement de l’un entre autre sujet différent, ne se connaissant et se recommençant qu’à partir du bord vivant de l’autre : parcours multiple et inépuisable à milliers de rencontres et transformations du même dans l’autre et dans l’entre, d’où la femme prend ses formes (et l’homme, de son côté ; mais c’est son autre histoire). […] Bisexualité, c’est-à-dire repérage en soi, individuellement, de la présence, diversement manifeste et insistante selon chaque un ou une, des deux sexes, non-exclusion de la différence ni d’un sexe, et à partir de cette “permission” que l’on se donne, multiplication des effets d’inscription du désir, sur toutes les parties de mon corps et de l’autre corps. (Cixous 2010, 51-2)

Cette différence non-binaire, qui favorise l’hétérogène et la transformabilité, est celle que Catherine Malabou explore dans Le Plaisir effacé. Clitoris et pensée (2020). Et c’est celle qui rend possible la démultiplication des genres de chacune. Pour Cixous comme pour Malabou cette différence non-binaire est la définition du féminin.

Le féminin est le terme qui me paraît le moins inadapté pour caractériser cette situation. Un féminin hors différence sexuelle, hors hétéro-normativité. Un féminin de subjectivation. (Malabou 2020, 109)

C’est ce rapport entre corps, singularité sexuée et subjectivité qui s’articule dans l’écriture féminine.

L’écrire-méduse c’est ça : reprendre corps par la parole sexuée, enfin affirmer un regard subjectif et singulier. C’est réparer le corps vivant mutilé et invisibilisé pour lui donner une voix.

Références
Hélène Cixous, Le Rire de la Méduse et autres ironies, Paris : Galilée, 2010.
— -, « Sorties », La Jeune née, Paris : Seuil, 1975, pp. 114-243.
— -, « Le sexe ou la tête », Les Cahiers du GRIF 13, Elles consonnent. Femmes et langage II, 1976, pp. 5-15.
— -, Entre l’écriture, Paris : des femmes, 1986.
— -, « Contes de la différences sexuelle », in coll., Lectures de la différences sexuelle, Paris : des femmes, 1994, pp. 31-68.
H. Cixous et Mireille Calle-Gruber, Hélène Cixous, photos de racines, Paris : des femmes, 1994.
Catherine Malabou, Changer de différence. Le féminin et la question philosophique, Paris : Galilée, 2009.
— -, Le Plaisir effacé. Clitoris et pensée, Paris : Rivages, 2020.
Émilie Notéris, Alma matériau, Paris : Paraguay Presses, 2020.